Pauvreté monétaire en France : évolution, déterminants et coût de l’éradication
Analyse à partir des ERFS 2005-2023
Introduction
Le taux de pauvreté monétaire en France métropolitaine a atteint 15,4 % en 2023 selon les dernières données de l’INSEE, soit près de 9,8 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, fixé à 1 288 euros mensuels pour une personne seule (60 % du niveau de vie médian). Ce niveau, le plus élevé observé depuis le milieu des années 1990, marque une rupture avec la relative stabilité qui avait prévalu entre 2005 et 2017, et interroge en profondeur l’efficacité du modèle social français.
Cette note propose une analyse en trois temps à partir des données individuelles de l’Enquête Revenus Fiscaux et Sociaux (ERFS) de l’INSEE, sur la période 2005-2023. D’abord, le constat : l’évolution des taux de pauvreté, avant et après redistribution, et le contexte macroéconomique qui l’accompagne — notamment le décrochage des minima sociaux. Ensuite, les déterminants : quels facteurs expliquent la hausse ? On mobilise pour cela une double décomposition — macroéconomique (effets de seuil, de structure, de redistribution et de revenus primaires) et microéconomique (décomposition de type Oaxaca-Blinder au niveau individuel). Enfin, le coût : combien faudrait-il mobiliser pour éradiquer la pauvreté monétaire, et quel est le prix de l’inaction ?
Le constat : une pauvreté en hausse
Évolution des taux de pauvreté
Le graphique ci-dessous retrace l’évolution de trois mesures du taux de pauvreté monétaire entre 2005 et 2023 :
- Le taux de pauvreté avant redistribution, calculé sur les revenus primaires — c’est-à-dire hors prestations sociales et avant impôts directs. Il mesure ce que serait la pauvreté en l’absence de tout système redistributif.
- Le taux de pauvreté après redistribution (observé), mesuré au seuil de 60 % du niveau de vie médian courant. C’est l’indicateur officiel.
- Le taux de pauvreté à seuil gelé, où le seuil de 2005 est simplement revalorisé par l’inflation (indice des prix à la consommation). Il mesure la pauvreté en termes de pouvoir d’achat absolu, indépendamment de l’évolution de la médiane.
Une pauvreté « avant redistribution » remarquablement stable. Le taux de pauvreté calculé sur les revenus primaires oscille entre 21 % et 22 % sur l’ensemble de la période, sans tendance claire à la hausse ou à la baisse. Ce constat surprenant masque en réalité des mouvements de sens contraire — hausse du taux d’emploi d’un côté, mais montée des emplois précaires et à temps partiel de l’autre. La crise financière de 2008-2009 se lit dans un léger repli (autour de 20,5 % en 2008), suivi d’un retour rapide au-dessus de 21 %. En fin de période, le taux se stabilise autour de 22 %.
Un taux observé en hausse tendancielle. Le taux de pauvreté après redistribution connaît une trajectoire plus heurtée. Il baisse d’abord de 14 % (2005) à environ 13 % (2008), sous l’effet d’une conjoncture favorable. Puis il remonte après la crise financière, atteignant 14,5 % en 2010-2011. S’ensuit une période de relative stabilité (13,5-14,5 %) entre 2012 et 2018. La rupture intervient à partir de 2019 : le taux accélère nettement pour atteindre environ 15 % en 2020 puis culminer à 16 % en 2023.
Un seuil gelé qui révèle la « vraie » amélioration. Le taux à seuil gelé — qui neutralise la hausse du seuil liée à la progression de la médiane — suit une tendance baissière sur toute la période, passant d’environ 14 % en 2005 à 11 % en 2023, avec un point bas autour de 10 % en 2008 et 2020. Ce décalage entre les deux courbes « après redistribution » est fondamental : il montre que la hausse du taux de pauvreté officiel est en grande partie un artefact de la mesure relative. En termes de pouvoir d’achat absolu, les ménages les plus modestes se sont globalement améliorés — mais moins vite que la médiane.
L’érosion de la redistribution. L’écart entre le taux avant et après redistribution — qui mesure la « réduction » de la pauvreté opérée par le système socio-fiscal — s’est réduit au fil du temps. Il était d’environ 7,5 points en 2008 ; il n’est plus que de 6 points en 2023. Dit autrement : le système redistributif « sort » de moins en moins de ménages de la pauvreté. Ce constat est au cœur de l’analyse qui suit.
Le décrochage des minima sociaux
Pour comprendre cette érosion de la redistribution, il est instructif de comparer l’évolution des trois principaux repères de revenus : le RSA socle, le SMIC net et le revenu médian.
Le graphique représente ces trois séries en euros courants, base 100 en 2005. Jusqu’en 2014, les trois courbes évoluent de concert, avec une progression d’environ 15 à 20 % en neuf ans. Les divergences apparaissent ensuite.
2014-2019 : le « plan pauvreté » et ses limites. Le RSA bénéficie de revalorisations exceptionnelles à partir de 2013 (plan de revalorisation de 10 % en 5 ans du gouvernement Ayrault-Valls). Sa courbe se détache brièvement vers le haut, dépassant même le revenu médian en base 100 autour de 2016-2017. Mais cette dynamique s’essouffle ensuite : les revalorisations cessent, et le RSA revient à un rythme de progression inférieur à celui du SMIC et de la médiane.
2020-2023 : le choc inflationniste et le décrochage. La période post-COVID et la poussée inflationniste de 2022-2023 creusent les écarts. Le SMIC bénéficie de revalorisations automatiques liées à l’inflation et bondit à environ 155 en base 100 (soit +55 % par rapport à 2005). Le revenu médian progresse également, à environ 150. Mais le RSA, revalorisé avec retard et selon des modalités moins généreuses, ne parvient qu’à 143 — un décrochage de plus de 10 points par rapport au SMIC.
Les conséquences sur la pauvreté. Ce décrochage du RSA par rapport à la médiane signifie concrètement que les allocataires du RSA s’éloignent du seuil de pauvreté. En 2005, le RSA socle pour une personne seule représentait environ 50 % du seuil de pauvreté ; en 2023, ce ratio a diminué. La « distance au seuil » des plus précaires augmente, ce qui alourdit l’intensité de la pauvreté et rend sa réduction plus coûteuse — nous y reviendrons.
Comprendre les déterminants
Décomposition macroéconomique
Pour identifier les facteurs de la hausse de la pauvreté, on décompose l’évolution du taux de pauvreté (en écart par rapport à 2005) en quatre effets, selon une méthode de décomposition séquentielle :
- Effet seuil : mesure la contribution de la hausse du seuil de pauvreté (qui suit la médiane) par rapport à un seuil simplement indexé sur l’inflation. Un effet positif signifie que la médiane a progressé plus vite que les bas revenus.
- Effet structure : mesure l’impact des changements de composition démographique (type de ménage et statut d’activité), à seuil gelé. Il est sous-décomposé en un effet « type de ménage » (personnes seules, couples, familles monoparentales…) et un effet « activité » (mono-actif, bi-actif, sans emploi).
- Effet redistribution : mesure l’évolution de l’efficacité du système redistributif, à seuil gelé et structure constante. Un effet positif signifie que la redistribution est devenue moins efficace pour réduire la pauvreté.
- Effet revenus primaires : mesure l’évolution des revenus avant redistribution, à seuil gelé et structure constante. Un effet négatif signifie que les revenus primaires se sont améliorés.
La somme de ces quatre effets est égale à la variation totale du taux de pauvreté (ligne noire sur le graphique).
L’effet seuil domine. C’est le principal facteur d’augmentation apparente de la pauvreté, et de loin. Il contribue à hauteur de +2 points environ entre 2006 et 2013, puis s’amplifie nettement à partir de 2018 pour atteindre +5 points en 2022-2023. Cette accélération s’explique par la poussée inflationniste : les revenus nominaux (et donc la médiane) ont augmenté rapidement, tirant le seuil de pauvreté vers le haut plus vite que les bas revenus ne progressaient. Ce résultat rappelle que la pauvreté relative est une mesure d’inégalité autant que de niveau de vie absolu.
Les revenus primaires compensent partiellement. L’effet revenus primaires est négatif sur presque toute la période, et se creuse à environ -2 à -3 points en fin de période. Cela signifie qu’à seuil gelé et structure constante, les revenus du travail et du capital des ménages modestes se sont globalement améliorés. Cette amélioration reflète la hausse du taux d’emploi et les revalorisations du SMIC, qui ont bénéficié aux ménages situés autour du seuil de pauvreté.
L’effet redistribution : le signal d’alerte. L’effet redistribution, qui capture l’évolution de l’efficacité du système socio-fiscal, présente un résidu notable, signe que la mesure de cet effet est sensible aux choix méthodologiques. Sur certaines années, il apparaît négatif (redistribution plus efficace), mais la tendance de fond est une érosion progressive de l’efficacité redistributive, cohérente avec le décrochage du RSA documenté plus haut.
Des effets de structure modestes. Les changements de composition des ménages (type de ménage, mono/bi-activité) contribuent de manière limitée à l’évolution de la pauvreté. On note toutefois un effet « structure activité » négatif en 2020-2021, qui reflète les effets du confinement et du chômage partiel sur la composition des ménages selon leur statut d’activité. En dehors de cet épisode, l’effet structure typmen est légèrement positif (hausse de la part des personnes seules et des familles monoparentales).
Décomposition Oaxaca-Blinder : vue d’ensemble
Pour affiner l’analyse des déterminants, on mobilise une décomposition de type Oaxaca-Blinder au niveau individuel. Cette méthode, initialement développée pour analyser les écarts de salaires entre groupes, est ici adaptée à l’étude de la pauvreté via un modèle logit pondéré. Elle compare la situation de 2017 à celle de 2023 et distingue deux types d’effets :
- Les effets de composition (ou « structure ») : la population a changé — par exemple, il y a davantage de familles monoparentales ou de diplômés du supérieur en 2023 qu’en 2017. Si ces catégories ont des risques de pauvreté différents, le changement de composition affecte le taux global.
- Les effets de coefficients (ou « rendement ») : le risque de pauvreté associé à chaque caractéristique a changé — par exemple, être une famille monoparentale est devenu « plus risqué » en termes de pauvreté en 2023 qu’en 2017.
Le graphique ci-dessous résume, pour chaque variable explicative, la contribution de chacun des deux effets à la variation du taux de pauvreté entre 2017 et 2023.
Le type de ménage est le principal facteur par les coefficients. L’effet coefficients du type de ménage contribue à hauteur d’environ +3 points de pourcentage à la hausse du taux de pauvreté. Cela signifie que, toutes choses égales par ailleurs, certaines configurations de ménages sont devenues nettement plus exposées à la pauvreté entre 2017 et 2023 — on verra plus bas qu’il s’agit principalement des familles monoparentales.
L’âge joue en sens inverse par les coefficients. L’effet coefficients de l’âge est fortement négatif (environ -2,5 points). Autrement dit, à composition constante, les risques de pauvreté par classe d’âge ont globalement évolué dans un sens favorable. Ce résultat peut refléter l’amélioration de la situation des retraités ou la baisse du risque pour certaines tranches d’âge actif.
Le nombre d’enfants est le principal facteur par la composition. L’effet composition du nombre d’enfants contribue à environ +1,2 point. La hausse de la proportion de ménages avec enfants (en particulier 2 enfants et 3 enfants ou plus) a contribué à augmenter le taux de pauvreté, ces ménages étant structurellement plus exposés.
L’activité du conjoint amplifie la hausse. L’effet coefficients de l’activité du conjoint est positif (environ +1 point), signalant que l’inactivité du conjoint est devenue plus fortement associée à la pauvreté en 2023 qu’en 2017. La prime à la bi-activité s’est renforcée.
Les autres variables (sexe, immigration, diplôme, activité individuelle) ont des contributions plus modestes, de l’ordre de quelques dixièmes de point.
Détail par modalité : effets de composition
Le graphique suivant décompose les effets de composition par modalité précise (catégorie d’âge, type de diplôme, etc.), en ne retenant que les 20 contributions les plus importantes.
Les familles nombreuses tirent la pauvreté vers le haut. Les trois premières contributions positives sont liées au nombre d’enfants : la hausse de la proportion de ménages avec 3 enfants ou plus (+0,5 point) et de ménages avec 2 enfants (+0,4 point) contribue significativement à la hausse de la pauvreté. Ce résultat reflète une évolution démographique et sociale : la parentalité — et en particulier la parentalité multiple — est un facteur aggravant de pauvreté, et la part de ces ménages dans la population a augmenté.
L’inactivité du conjoint. L’inactivité du conjoint contribue positivement à hauteur d’environ +0,4 point : la part des ménages dont le conjoint est inactif a augmenté, ce qui pèse sur le taux de pauvreté.
Le diplôme protège de la pauvreté. En sens inverse, la hausse de la proportion de diplômés du supérieur contribue négativement à la pauvreté (environ -0,5 point). C’est l’effet de composition le plus protecteur : l’élévation générale du niveau d’éducation contribue structurellement à réduire la pauvreté, car les diplômés du supérieur ont un risque de pauvreté nettement plus faible. Le baccalauréat contribue aussi négativement (-0,2 point).
Détail par modalité : effets de coefficients
Le graphique suivant présente les 20 contributions les plus importantes par les coefficients, c’est-à-dire les changements dans le « risque de pauvreté » associé à chaque caractéristique.
La famille monoparentale : le facteur dominant. Le résultat le plus frappant est la contribution massive de la modalité « famille monoparentale » : environ +3,5 points de pourcentage. Cela signifie que, toutes choses égales par ailleurs, le risque de pauvreté des familles monoparentales a considérablement augmenté entre 2017 et 2023. Ce n’est pas que les familles monoparentales sont plus nombreuses (l’effet composition est quasi nul), mais qu’elles sont devenues beaucoup plus vulnérables. Ce résultat renvoie à des facteurs multiples : précarité de l’emploi, garde d’enfants, insuffisance des aides ciblées.
L’inactivité du conjoint amplifie le risque. La modalité « Activité CJ : Inactif » contribue à +1,5 point par les coefficients. Les ménages dont le conjoint est inactif voient leur risque de pauvreté augmenter davantage que les autres entre 2017 et 2023. La bi-activité apparaît de plus en plus comme une condition nécessaire pour échapper à la pauvreté.
Le genre. La modalité « Sexe : Femme » contribue à +0,7 point par les coefficients, signalant une aggravation du risque de pauvreté des femmes, toutes choses égales par ailleurs.
Le nombre d’enfants joue en sens inverse par les coefficients. De manière contre-intuitive au premier abord, les coefficients associés aux ménages avec enfants (2 enfants : -3 points, 1 enfant : -1,5 point) sont fortement négatifs. Cela signifie que, pour les ménages qui ne sont pas monoparentaux, avoir des enfants est devenu moins associé à la pauvreté en 2023 qu’en 2017. Ce résultat peut s’expliquer par l’amélioration ciblée de certaines prestations familiales ou par la sélection positive des ménages en couple avec enfants (bi-activité plus fréquente). L’effet massif des familles monoparentales (+3,5 points) absorbe et dépasse largement cette amélioration.
Combien coûterait l’éradication de la pauvreté ?
Le coût total de l’éradication
Le poverty gap — ou écart de pauvreté agrégé — mesure la somme de tous les déficits de revenus des ménages pauvres par rapport au seuil de pauvreté. Formellement, pour chaque ménage pauvre, on calcule l’écart (seuil − niveau de vie) × nombre d'unités de consommation, et on somme ces écarts, pondérés par les poids de l’enquête. C’est le montant théorique minimum qu’il faudrait transférer pour amener chaque ménage pauvre exactement au niveau du seuil — en supposant un ciblage parfait, sans coûts administratifs et sans effets comportementaux (désincitation au travail, etc.).
On calcule ce coût pour deux seuils de pauvreté (50 % et 60 % de la médiane) et en deux unités monétaires (euros courants et euros constants 2023).
Les ordres de grandeur. En euros 2023, éradiquer la pauvreté au seuil de 60 % de la médiane coûterait environ 33 milliards d’euros en 2023. Au seuil de 50 %, le coût descend à environ 19 milliards d’euros. Ces montants sont significatifs — mais pas hors de portée. À titre de comparaison, la dépense publique totale en France dépasse 1 500 milliards d’euros par an, et les seules prestations sociales représentent plus de 800 milliards d’euros. Le coût de l’éradication de la pauvreté à 60 % représente ainsi de l’ordre de 1,2 % du PIB.
La dérive temporelle : le prix de l’inaction. Le constat central du graphique est la hausse tendancielle du coût. En euros constants 2023, le coût de l’éradication au seuil de 60 % est passé d’environ 23 milliards d’euros en 2005 à 33 milliards en 2023, soit une hausse de près de 45 % en dix-huit ans. Au seuil de 50 %, la hausse est similaire, de 13 à 19 milliards d’euros (+46 %). Cette progression reflète à la fois l’augmentation du nombre de personnes pauvres et le creusement de l’écart moyen au seuil (intensité de la pauvreté).
Autrement dit, chaque année d’attente rend l’éradication de la pauvreté plus coûteuse. Le coût supplémentaire s’est accéléré après 2018, avec un pic autour de 2020 (environ 34 milliards au seuil de 60 %), lié à la crise sanitaire. Même après la reprise post-COVID, le coût reste à un niveau historiquement élevé.
L’écart entre euros courants et euros constants. L’écart entre les courbes en pointillés (euros courants) et les courbes en trait plein (euros 2023) se réduit mécaniquement au fil du temps. En 2023, les deux mesures convergent par construction. Pour les années antérieures, la conversion en euros 2023 « gonfle » les montants pour tenir compte de l’inflation, offrant une comparaison en termes de pouvoir d’achat réel.
Le coût de la réduction de l’intensité de la pauvreté
Plutôt que de viser l’éradication complète, on peut se demander combien coûterait une amélioration plus modeste de la situation des pauvres. L’intensité de la pauvreté mesure l’écart relatif moyen entre le niveau de vie des personnes pauvres et le seuil de pauvreté. Elle se situe autour de 20 % au seuil de 60 %, ce qui signifie qu’en moyenne, les pauvres vivent avec un niveau de vie inférieur de 20 % au seuil.
Réduire cette intensité d’un point de pourcentage revient à transférer 1 % du seuil de pauvreté (en niveau de vie par unité de consommation) à chaque ménage pauvre. C’est une mesure du « coût marginal » de la réduction de la pauvreté.
Le coût par point d’intensité. Au seuil de 60 %, réduire l’intensité de la pauvreté d’un point coûte environ 1,05 milliard d’euros en 2023 (euros 2023), contre 0,75 milliard en 2005. Au seuil de 50 %, les montants sont d’environ 0,52 milliard en 2023, contre 0,37 milliard en 2005.
Une hausse régulière. La progression du coût par point est quasi linéaire sur la période. Elle résulte de la combinaison de deux facteurs : la hausse du seuil de pauvreté (qui augmente le montant du transfert par UC nécessaire pour réduire l’intensité d’un point) et l’augmentation du nombre de ménages pauvres (qui accroît le nombre de bénéficiaires de ce transfert).
La lecture politique. Ce graphique livre un message simple : agir tôt revient moins cher. Un point d’intensité « coûtait » 750 millions d’euros en 2005 ; il en coûte 1,05 milliard en 2023, soit 40 % de plus en euros constants. Si la tendance se poursuit, le coût marginal de la lutte contre la pauvreté continuera d’augmenter — rendant chaque année d’inaction plus coûteuse que la précédente.
Conclusion
L’analyse de la pauvreté monétaire en France sur la période 2005-2023 fait apparaître plusieurs dynamiques préoccupantes.
La hausse du taux de pauvreté est principalement un effet de seuil, lié à la progression du revenu médian plus rapide que celle des bas revenus. En termes de pouvoir d’achat absolu (seuil gelé), la situation des ménages modestes s’est améliorée — mais cette amélioration est invisible dans l’indicateur officiel, qui mesure une pauvreté relative.
Le système redistributif perd en efficacité. L’écart entre le taux de pauvreté avant et après redistribution s’est réduit de 7,5 à 6 points entre 2008 et 2023. Le décrochage du RSA par rapport au SMIC et au revenu médian en est la manifestation la plus visible. Les minima sociaux ne jouent plus leur rôle de filet de sécurité comme auparavant.
Les familles monoparentales concentrent les risques. La décomposition Oaxaca-Blinder révèle que le facteur le plus puissant dans la hausse récente de la pauvreté (2017-2023) n’est ni un effet de composition ni un changement de structure démographique, mais l’aggravation massive du risque de pauvreté des familles monoparentales (+3,5 points par les coefficients). Ce résultat appelle des politiques ciblées sur ce type de ménage.
L’éradication de la pauvreté a un coût — mais il est supportable. Combler intégralement l’écart de pauvreté au seuil de 60 % de la médiane coûterait environ 33 milliards d’euros en 2023. C’est un montant conséquent, mais qui représente environ 1,2 % du PIB, ou 2 % de la dépense publique. L’éradication de la pauvreté à 50 % de la médiane serait nettement moins onéreuse, autour de 19 milliards.
Le coût de l’inaction augmente. C’est peut-être le résultat le plus important de cette analyse : en euros constants, le coût de l’éradication de la pauvreté a progressé de près de 45 % entre 2005 et 2023. Chaque année perdue rend le problème plus coûteux à résoudre. Le coût marginal par point d’intensité de pauvreté est passé de 750 millions à plus d’un milliard d’euros. Plus on s’y prend tôt, moins cela coûte. L’inaction a un prix, et il augmente.
Source : INSEE, Enquête Revenus Fiscaux et Sociaux (ERFS), 2005-2023. Calculs OFCE.
Revenu avant redistribution : revenu disponible auquel on retranche les prestations sociales (allocations logement, prestations familiales, minima sociaux, RSA activité, prime d’activité) et auquel on ajoute les prélèvements directs (impôt sur le revenu, CSG, CRDS).
Décomposition macroéconomique : décomposition séquentielle du taux de pauvreté en écart par rapport à 2005, utilisant un seuil de pauvreté gelé (indexé sur l’IPC) et un repondération de la structure démographique (type de ménage × statut d’activité) sur la base de 2005.
Décomposition Oaxaca-Blinder : modèle logit pondéré au niveau individuel, comparant 2017 et 2023. Variables explicatives : âge (8 classes), sexe, statut d’immigration, diplôme (5 niveaux), nombre d’enfants, type de ménage, activité individuelle et activité du conjoint. Les contributions par modalité sont calculées à partir des effets marginaux moyens (AME).
Coût de l’éradication : somme pondérée des écarts entre le seuil de pauvreté et le niveau de vie, multipliée par le nombre d’unités de consommation de chaque ménage pauvre (poverty gap). Conversion en euros 2023 via l’indice des prix à la consommation (IPC, base 100 = 2015).
Pierre Madec — OFCE, Sciences Po